INSERTION
Des formations “haute couture” 
CFDT MAGAZINE - Mai 2017

Tissons la solidarité, un réseau qui fédère plus de 70 associations d’insertion par l’activité économique dans l’univers du textile, mise sur la formation pour aider les femmes à rebondir professionnellement.
Rencontre à Liévin avec des salariées heureuses et fières d’avoir décroché leur diplôme.
Texte Jérôme Citron Photos Cyril Badet

À 24 ans, Mélissa voit en n son avenir s’éclaircir. Son diplôme de vendeuse conseil en poche, elle vient de  nir un premier CDD chez Zara, et le géant espagnol du prêt-à-porter
a promis de la rappeler. « J’ai adoré cette première expérience, raconte-t- elle, pleine d’enthousiasme. Le style des vêtements me correspond, l’ambiance est jeune et on nous demande d’être tout le temps dynamiques. Les premiers jours n’ont pas été faciles, mais je me suis sentie dans mon élément. »

Avant cette expérience, la jeune femme a passé deux années dans une structure d’insertion par l’activité économique située dans le Pas-de-Calais. Vestali, c’est son nom, est spécialisée dans les activités liées au textile, comme la récupération, la revalorisation
et la vente de vêtements, le repassage, la retouche et les petits travaux de couture... Aujourd’hui, Mélissa mesure le chemin parcouru. Après avoir arrêté ses études à 17 ans, son BEP métiers de la mode obtenu, Mélissa n’avait jamais réussi à décrocher un emploi. Les derniers ateliers de couture de la région n’embauchaient pas et, habitant à la campagne chez sa mère, sans permis de conduire, sa zone de recherche d’emploi était particulièrement limitée. «De 17 à 22 ans, je suis restée chez moi. On ne m’a rien proposé et je n’avais pas les moyens de reprendre des études, explique-t-elle. C’était la galère, jusqu’au jour où j’ai entendu parler de Vestali par le bouche-à-oreille. » 

Une fois entrée dans la structure, la spirale vertueuse s’enclenche :
un salaire qui tombe chaque mois, la possibilité de louer un appartement, de passer le permis et de décrocher ce fameux diplôme de vendeuse conseil qui devrait en n lui ouvrir les portes du marché du travail.

Comme Mélissa, 121 salariés en insertion ont béné cié en 2016 d’une des formations imaginées par le réseau Tissons la solidarité. Cette structure qui fédère plus de 70 associations spécialisées dans le textile est parvenue à déplacer des montagnes pour faire aboutir un projet qui paraît pourtant simple et frappé au coin du bon sens : encourager les salariés accueillis dans les di érentes structures d’insertion du réseau à passer une formation quali ante pendant leur temps de travail, a n de rebondir professionnellement dans des entreprises classiques. Pour réaliser son projet, Tissons la solidarité a obtenu l’aide d’entreprises partenaires issues du monde du luxe qui ont mis des salariés à disposition a n de concevoir et dispenser des formations adaptées à la demande du marché. Tissons a aussi convaincu les responsables de la formation professionnelle de la branche textile d’apporter les nancements nécessaires. Vestali, la boutique de Liévin destinée à la vente de vêtements de seconde main, s’est ainsi transformée en magasin
école pour les salariés volontaires. Un peu plus loin dans la rue, l’atelier de l’association a également pu être mis à contribution pour la formation « retouches ».

Redorer le blason de l’insertion

À 34 ans, après avoir enchaîné les petits boulots depuis l’âge de 17 ans, Delphine s’est lancée avec succès dans cette nouvelle aventure professionnelle. «Je ne m’étais jamais intéressée à la mode avant», explique cette mère de trois enfants qui a arrêté l’école après avoir obtenu un BEP secrétariat. Pourtant, quand les responsables de Vestali lui proposent de suivre une formation de vendeuse conseil, elle décide de se lancer, non sans une certaine appréhension.
« Grâce à Katia, notre formatrice, je me suis plongée dans l’ histoire du vêtement, j’ai réalisé un book matière et j’ai intégré tout le vocabulaire que doit connaître une vendeuse spécialisée. J’ai aussi appris à me mettre en valeur et à faire attention à la manière de m’adresser à la clientèle. C’était très intense comme formation, il y a eu des moments de doute, mais c’est incroyable ce que Katia a réussi à nous faire faire.» Aujourd’hui, Delphine souriante et déterminée, dit assumer
sa féminité, et il est di cile de l’imaginer deux ans auparavant, elle qui se décrit comme une femme timide, plutôt adepte du jogging et rétive au maquillage. « Le monde de l’insertion n’a pas toujours une bonne image auprès des chefs d’entreprise. Par ignorance de ce que nous faisons, beaucoup sont réticents à donner leur chance à des personnes passées par une structure comme la nôtre, souligne la directrice de Vestali, Hélène Maréchal. Ces formations qualifiantes devraient convaincre de plus en plus de magasins de la région de travailler avec nous. Elles renforcent notre légitimité. Et pour les personnes que nous accueillons, obtenir une certification reconnue par la profession est un véritable atout sur leur CV. Cela peut faire la différence pour décrocher un premier contrat, sans parler du gain en matière d’estime de soi et
de confiance dans sa capacité à rebondir. »

Pour Lydie, la formation retouches, qu’elle a suivie avec succès, l’a dé nitivement convaincue de lancer sa petite entreprise. À 61 ans, cette femme bouillonnante au franc-parler et à l’humour communicatif compte bien avoir une retraite active. Après plusieurs années de chômage, son passage par Vestali l’a regon ée à bloc, et la formation lui a permis de se rassurer sur ses compétences professionnelles. « J’ai obtenu mon CAP couture il y a quarante- quatre ans et j’ai pratiquement toujours travaillé dans des usines textile, résume-t- elle, mais je n’avais jamais fait de création comme nous faisons chez Vestali. J’avais plus l’habitude du travail à la chaîne.»

Elle s’est donc lancée dans la formation retouches conçue par Emmanuel Aubry, styliste renommé, qui suit à distance une centaine d’élèves chaque année.

«En France, nous n’avons plus besoin de couturières pour assembler des pièces de vêtement, explique-t-il. Le gros des usines a été délocalisé dans des pays à bas coûts. En revanche, il y a une véritable demande pour la retouche, d’autant que ce savoir- faire est en train de se perdre avec le départ en retraite de tout une génération de couturières. Mon objectif est donc de leur apprendre à travailler vite et bien a n que cette activité puisse devenir un travail rémunérateur.»

Ourlet de pantalon, montage de manches, pose de fermeture Éclair... les élèves multiplient les exercices et apprennent progressivement à les pratiquer de plus en plus vite sous le regard intransigeant d’Emmanuel.

«Parfois il venait nous voir, parfois nous devions lui envoyer les photos de nos travaux, se souvient Lydie. Il nous faisait alors un retour par mail. Moi, j’avais déjà un solide bagage technique donc je n’ai pas trouvé cela trop di cile. Cela m’a redonné goût à la couture ; être tirée par le haut fait du bien physiquement et moralement.»

Alors qu’elle n’y avait jamais pensé avant, Lydie s’est alors penchée sur le statut d’auto entrepreneur pour pouvoir mettre du beurre dans les épinards, eu égard à sa future menue pension. « Et même à mon âge, on est er d’obtenir un diplôme », ajoute cette future retraitée qui a déjà décroché un petit contrat avec une PME locale. Les années de chômage et de galère sont à présent loin derrière elle. 

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